La querelle des anciens et des modernes, version 2.0

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Au 17e siècle, une politique issue de l’Académie française agite le monde littéraire et culturel de l’époque. Deux courants s’affrontent : d’un côté, les anciens basent leur écriture sur l’imitation des œuvres prétendument parfaites de l’époque grecque ou romaine. Selon leurs vues, ces œuvres sont accomplies et imperfectibles. De l’autre côté, les modernes proposent plutôt une approche novatrice en littérature en refusant de considérer les œuvres antiques comme des modèles indépassables.

Cela vous rappelle quelque chose ?

Le modèle 2.0

Effectivement, deux visions s’opposent aujourd’hui en pédagogie contemporaine et elles reprennent les grandes lignes de la querelle originale. Voici les principaux arguments :

Les classiques de la pédagogie estiment que les stratégies pédagogiques traditionnelles sont imperfectibles. L’enseignement dirigé est toujours la meilleure façon de passer la matière. La technologie n’a pas sa place en pédagogie puisqu’elle est un outil qui pervertit l’apprentissage.

Les modernes, eux, entrevoient la pédagogie comme une approche évolutive et différenciée. L’intégration des technologies permet essentiellement trois choses. La première, d’augmenter le champ des possibles afin de varier les approches pédagogiques. Ensuite, elle permet une certaine exploration, une curiosité pavant la voie à l’intégration de la créativité dans l’acte d’enseigner et, éventuellement, dans l’acte d’apprendre. Enfin, les pédagogues modernes reconnaissent que depuis quelques années, les technologies ont envahi toutes les sphères de la société et qu’il est du devoir de l’école de préparer les élèves aux impératifs du monde du travail où ces futurs travailleurs devront justement intégrer cesdites technologies à leurs activités professionnelles.

Au cœur de la querelle

Ces deux idéologies s’affrontent au quotidien dans les écoles nord-américaines. D’une part, les enseignants classiques estiment que leurs stratégies pédagogiques ont été éprouvées et qu’ils ont l’histoire derrière eux pour appuyer leurs méthodes. Y a-t-il un plus beau sophisme que celui-ci ?

J’ai toujours enseigné comme ça et cela a toujours fonctionné. Pourquoi cela ne fonctionnerait-il plus ?

Comme si ce que l’on apprend à l’université est immuable et insoumis aux impératifs évolutifs. Comme si cela était un gage de réussite pour les trente années subséquentes. L’autre analogie tire légèrement sur le cliché, mais quand même, elle semble néanmoins représenter la meilleure comparaison : iriez-vous chez un médecin qui n’a pas mis ses pratiques à jour depuis trente ans ? Certes, la tradition est puissante en pédagogie et, pour les tenants de la transmission des connaissances, le maitre passe sa matière et l’élève a intérêt à être au rendez-vous pour l’assimiler !

Pour eux, la relation maitre-élève s’appuie sur un rapport d’autorité axé essentiellement sur le fait que le premier est le seul et unique dépositaire des connaissances à être dispensées en classe. Mais au moins, cet attachement au classique se veut plus passif.

Bien que je comprenne ce que nous enseigne Serge Tisseron dans son livre Du livre et des écrans, à savoir que les pratiques d’écran sont souvent entourées d’un halo catastrophiste qui empêche d’en mesure les véritables enjeux, je réalise que certains se permettent cependant d’aller trop loin dans leur affirmation dans l’appartenance au classicisme pédagogique. Par exemple, l’inimitable Réjean Bergeron nous a habitués aux superlatifs lorsqu’il qualifie la pratique des technopédagogues en éducation en les qualifiant de réparateurs Maytags ou de squeegees à écrans plats, d’esclaves, de Narcisse des temps modernes ou de fétichistes technologiques (qualificatif probablement emprunté ici) . D’autres, comme Molly Worthen du New York Times, proposent tout de même des argumentaires un peu plus éloquents et respectueux en mettant l’accent sur l’enseignement de l’écoute. Cela se conteste toutefois pour deux raisons. Dans un premier temps, un individu décrochant un diplôme de baccalauréat aura passé, grosso modo, seize années à écouter les enseignants ou professeurs qui auront défilé devant lui à travers les années. Deuxièmement, si on enseigne l’écoute, comment se fait-il que nous voyions le nombre de diagnostics de déficits de l’attention augmenter aussi drastiquement ? Bien que je comprenne que ce diagnostic s’appuie sur une pléthore de critères plus scientifiques que l’ennui et le gout de bouger, il y a néanmoins une question à se poser : nos élèves sont-ils trop passifs en classe ou pire, sommes-nous si ennuyeux ? Cette pédagogie de l’écoute crée-t-elle des élèves fantômes ? Lola Vanier a sa petite idée là-dessus !

Pour les modernes, l’avènement du technologique en éducation est la troisième révolution du genre à survenir dans l’histoire de l’humanité. Après le passage de la tradition orale à l’écriture et après celui du passage de l’écriture à l’imprimé, le passage de l’imprimé au virtuel est une révolution pédagogique en soi, probablement la plus importante depuis que le premier imprimé est sorti de la presse de Gutenberg. La diffusion du savoir est tel qu’il est largement démocratisé grâce à des outils comme Google ou diverses encyclopédies en ligne. Cela implique inéluctablement un changement d’approche pédagogique. D’où la pertinence du Manifeste pour une pédagogie renouvelée, active et contemporaine qui pose en tant qu’éveilleur de consciences pédagogiques et d’ébranleur de pratiques professionnelles traditionnelles en éducation.

Les modernes visent l’innovation pédagogique pour consolider et approfondir l’apprentissage des élèves. Ce sont des précurseurs, des explorateurs qui mettent souvent leur égo professionnel et personnel en expérimentant de nouvelles stratégies. Ils placent l’élève au centre de leurs préoccupations et différencient leurs approches, bien souvent à l’aide desdites technologies.

Enfin, ils n’ont pas la prétention d’exercer une pratique parfaite et ils s’évertuent à les mettre à jour. La formation continue leur est incontournable et ils épousent les vertus de ce que les anglophones appellent le lifelong learning.

À défaut de voir des personnalités respectables comme Racine, Perreault, La Fontaine s’opposer dans cette querelle des anciens et des modernes originale, la réplique pédagogique aura pris quelques siècles avant d’éclater au grand jour et elle oppose des centaines de milliers d’éducateurs dispersés dans les quatre coins de l’Occident.

Je peux comprendre qu’il existe toujours deux côtés à une médaille. J’estime également qu’il ne faille pas polariser cette querelle et qu’il faille débattre. Or, au-delà du débat, il y a l’action. Pendant que nous débattons, les systèmes d’éducation de bons nombres de pays occidentaux s’enlisent.

Si le virage moderne en éducation n’est qu’une question de temps et les résistants n’auront d’autre choix que de plier contre leur gré à défaut d’en reconnaître eux-mêmes la pertinence, la question demeure la suivante : comment pouvons-nous exercer notre leadership pour éviter cette cassure et être à l’avant-plan pour convaincre les enseignants d’épouser, à leur propre vitesse, les impératifs que nous dictent la société ? Par l’action et par la modélisation en laissant goûter aux enseignants originalement réfractaires, les plaisirs des nouvelles pédagogiques. L’effet multiplicateur, vous connaissez ? Il est temps de le déployer à sa force maximale.

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