Les manufactures de l’éducation I

Je me suis laissé inspirer par diverses conversations virtuelles et réelles, par plusieurs lectures et par quelques conférences de Ken Robinson pour rédiger ce billet en trois parties.

Partie 1 : Les deux mondes

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Un constat s’impose : nous vivons à cheval sur deux mondes. Le premier est celui qui existait avant nous et celui qui continuera d’exister après notre passage. C’est celui qui aurait continué à exister sans nous. Pour paraphraser l’illustre Marcel Conche, dans son livre Temps et destin, il s’agit d’une courte fenêtre humaine dans le temps universel. C’est dans ce monde que l’école fonde son action éducative pour permettre à l’élève de le déchiffrer.

Mais il existe un autre monde, probablement plus important encore que le premier : celui de l’élève. Celui est lui est intrinsèque. Celui qui est né en même temps que lui et celui qui s’éteindra à sa mort. Tous les humains vivent individuellement dans ce monde et nous nous servons de ce dernier, qui est nôtre, pour comprendre et concevoir le premier, soit celui que nous partageons avec tous les humains. C’est le monde individuel (interne à l’individu) et le monde collectif (externe à l’individu).

Malheureusement, le monde scolaire ne tient compte que du monde externe à celui de l’élève. Cette ignorance a ses vertus, dont la plus importante est de décentrer l’enfant et l’adolescent de leur nombril afin qu’il s’ouvre au monde qui l’entoure. Cette ignorance est également systémique puisqu’une très grande partie de l’action éducative des acteurs du milieu scolaire est orientée vers le curriculum, la pédagogie, la didactique pour éventuellement être centrée sur la diplomation et la sanction des études.

Pendant ce temps, la recherche en éducation renforce ce modèle scolaire. Elle en fait une lecture théorique grâce à des millions d’études recensant autant de pratiques pour finalement en tirer ses fameuses données probantes. Cela amène cependant deux conclusions regrettables:

  1. Ces données évacuent l’importance de ce qui n’est malheureusement pas mesurable. Entre autres, la créativité humaine permet de transposer ces théories et de les adapter dans le concret, et ce, de diverses façons propres à chacun. Comme si un chercheur en connaissait plus sur les élèves de la classe d’un enseignant…
  2. Dans plusieurs cas, on tente d’évacuer l’autonomie professionnelle des enseignants en appliquant sans discernement les conclusions des dites études. La recherche scientifique devient un dogme et, comme je l’ai déjà écrit dans mon livre et dans ancien blogue, sans méta-analyse, point de salut. La dernière chose dont nous avons besoin en éducation est un dogme de plus !

Le défi est donc l’arrimage de ces deux mondes et la mesure de l’empreinte de notre monde interne dans celui que nous partageons avec l’humanité. Le rôle du système préscolaire, primaire et secondaire est donc d’aider l’élève à trouver l’équilibre entre les deux. Ces deux mondes sont interreliés et s’influencent mutuellement.

Inopportunément, la manufacture de l’éducation qu’est devenue l’école depuis des décennies néglige le lien à entretenir avec l’élève au lieu de se centrer sur ses besoins pour mieux lui permettre de jouer un rôle prépondérant dans le monde collectif. C’est dans cette optique que je publiais la traduction et l’adaptation de mon dernier billet de blogue la semaine dernière : oui l’effet enseignant est documenté et central dans l’apprentissage estudiantin, mais il y a lieu de comprendre que l’effet enseignant peut être très limité si l’élève n’est pas motivé, mobilisé, intéressé par ce même enseignant.

La mission de tout système d’éducation occidental est de comprendre ce monde interne avec les talents propres à chaque élève pour ensuite contribuer à les développer dans le monde externe pour que chacun puisse aspirer à y laisser sa marque. Ce que l’on vise est que ce monde externe devienne celui de l’apprenant et que les deux mondes puissent évoluer en symbiose et en complète interdépendance.

Heureusement, il y a ces affordances qui émergent par elles-mêmes dans de plus en plus de milieux scolaires. C’est pour cela que plusieurs parlent de pédagogie active, de mobilisation et c’est précisément pour cette raison que ces professionnels de l’éducation, en toute lucidité, dénoncent les élèves fantômes qui sont malheureusement légion dans les classes. Des jeunes qui prennent possession de leur propre démarche d’apprentissage sont ceux qui sentent judicieusement qu’ils ont un rôle à jouer dans leur propre éducation. Ils sont responsables, autonomes, allumés, motivés et mobilisés et lorsqu’une école permet l’émergence de ces sentiments, il s’éloigne de facto du modèle manufacturier qui est imposé par la force des choses.

La lumière au bout du tunnel est là. Les écoles ne sont pas toutes des manufactures même si nos comportements, attitudes et conceptions nous laissent croire le contraire.

Demain, deuxième partie : En finir avec le grand psychodrame de l’éducation.

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