Costco et le klaxon

Je patiente dans la voiture car ma copine a soudainement dévié de notre trajectoire automobile prévue pour aller chez Costco, avantageusement situé en bordure d’une autoroute achalandée. Vu que tous les stationnements à proximité de l’entrée du magasin sont probablement occupés, elle décide judicieusement de se stationner plus loin de la porte d’entrée de l’établissement commercial réputé.

Jusque-là, rien de bien drôle direz-vous. C’est en fait le quotidien d’une pléthore de Québécois qui s’engouffrent chez Costco une ou deux fois par semaine. Or, nous sommes un mercredi en plein milieu des vacances et ma copine a décidé de se stationner devant le poste d’essence opéré par le magasin. Un mot, cinq lettres : C-O-H-U-E. Bien évidemment, les pétrolières ont soudainement décidé d’augmenter les prix en ce milieu de semaine pour des raisons obscures ou, devrais-je dire, pour des impératifs issus de la loi de l’offre et de la demande. Parce que les entreprises lucratives que sont les pétrolières, bien qu’elles soient toutes puissantes, elles aussi doivent obéir à des impératifs…

Je calcule. Il y a près d’une cinquantaine de véhicules enlignés dans six lignes aboutissant à une pompe à essence. Vu que j’ai une position enviable d’observation du phénomène et vu que ma copine est fort probablement prise elle-même dans une ligne à la caisse, je me permets de calculer le temps d’attente du huitième véhicule en ligne, soit, le dernier. Il aura attendu une trentaine de minutes avant de pouvoir poser le pied hors du véhicule pour saisir le pistolet à essence avec un air triomphant.

Enfin, trente minutes lui auront permis de sauver 5$ sur son achat. En bonus, il aura pu participer à la foire commerciale que des milliers d’automobilistes s’offrent presqu’à toutes les semaines. Il y a tellement d’individus intéressés à sauver une dizaine de sous par litre que Costco a embauché un gentilhomme qui se promène allègrement entre les lignes pour aider les automobilistes à circuler intelligemment et avec civilité. Il semble que ce ne soit pas donné à tout le monde de se comporter ainsi lorsqu’il y a une économie de 5$ à faire. Au moins, le monsieur est jovial et il contribue surement à faire de cette expérience d’achat un moment moins humiliant. Et il est aidant. Ce ne sont pas tous les automobilistes qui respectent la loi du je-prends-la-pompe-du-côté-où-est-situé-mon-bouchon-de-réservoir-d’essence! Cela dit, certains, au nom de la sauvegarde du temps et du maintien de l’économie, se permettent plusieurs pirouettes pour étirer et tordre le boyau d’essence par dessus leur véhicule pour atteindre l’entrée du réservoir qui est opposée à la pompe. Tordant. Mais après avoir attendu 30 minutes en ligne et en sauvant environ 5$ sur le plein d’essence, la fierté et l’égo sont restés dans la voiture ! Et en plus, ils ne se doutent pas qu’ils sont observés par un fin-finaud qui se donne des allures d’auteur…

Pauvre monsieur. Après son moment de gloire où il aura pu remplir son réservoir à essence pour une période éphémère, il choisit de s’arrêter dans une voie du stationnement, se croyant certainement très seul dans son monde. Probablement serrait-il sa facture dans son portefeuille ou était-il en intense réflexion à sa prochaine destination alliant économie et vie sociale ? Dans nos cours de conduite, nous apprenons tous qu’un arrêt, à une intersection ne doit durer que trois secondes. Malheureusement pour lui, après seulement deux, un automobiliste pressé, ressentant probablement l’urgence de rattraper le temps perdu à attendre à la pompe pour sauver quelques dollars, applique la paume de sa main tremblotante d’urgence pour faire hurler son klaxon. Vous savez, le klaxon des véhicules japonais des années 90 ? Le petit klaxon qui fait justice au surnom que nos grands-mères lui ont donné : un criard. L’espèce de beep émasculé et dénudé de toute virilité. La version castrat des klaxons, quoi !

(J’ai toujours trouvé cela agressant de me faire klaxonner par un impatient dans sa voiture, derrière moi. C’est comme si on me privait d’un rare moment où je m’accorde le droit de rêvasser. Faut dire qu’à part rêvasser, il n’y a pas grand chose à faire dans sa voiture lorsqu’elle doit être immobilisée ! Mais si je perçois ce geste comme une incarnation d’un surplus de testostérone, le beep émasculé et dénudé de toute virilité traduit mal cette conception et met à jour un pauvre individu démontrant qu’il ne sait probablement pas gérer son stress sans le partager avec autrui. Pourtant, s’il ne perdait pas des demi-heures en espérant sauver quelques dollars, il pourrait fort probablement se permettre de perdre une seconde à un feu de circulation ou à un panneau d’arrêt, non ?)

Alors rapidement, notre automobiliste récemment glorieux à la pompe, ravale sa fierté (car c’est humiliant se faire klaxonner!), revient à la réalité et reprend son volant pour effectuer un virage pendant que son voisin arrière, dans l’urgence de reprendre la route avec d’autres pressés qui ont pour mission inconsciente d’augmenter le bilan d’accidents routiers, gesticule d’exaspération.

Entretemps, ma copine revient dans la voiture, enhardie d’avoir permis à notre ménage quelques économies. Nous reprenons la route gaiement, fiers de nos achats.

À propos Maverick

Pas de commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>